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Enfants transgenres : l’avis d’une psychothérapeute

Table des matières

Entretien sur le transgenrisme avec Anne Schaub, psychothérapeute et auteur d’Un cri secret d’enfant (2017), interrogée par Aude Mirkovic sur causeur.fr en 2 parties les 28 et 30 décembre 2022. 

https://www.causeur.fr/enfants-transgenres-lavis-dun-psychotherapeute-entretien-education-enfance-249872

https://www.causeur.fr/enfants-transgenres-lavis-dun-psychotherapeute-partie-2-adolescents-mal-etre-education-249878

Tout enfant en bas âge peut passer par une étape de questionnement où il interroge son corps et son sexe. Sauf dans un pourcentage infime de cas, il ne s’agit ni d’un phénomène durable, ni d’une forme de pathologie, ni d’un vrai désir de changer de genre. A l’interrogation de l’enfant, les parents, l’école et la société doivent répondre en posant des limites – des limites dont l’enfant a besoin. 


Aude Mirkovic. Voici un petit garçon convaincu d’être une fille, une fille certaine d’être un garçon : est-ce qu’il y a là quelque chose de l’ordre de la pathologie, quelque chose à guérir ?

Anne Schaub. Le propre de l’enfant est d’être en pleine croissance et donc de s’inscrire dans des étapes de développement. Toute croissance implique le mouvement et, d’étape en étape, des petites et grandes transformations – physiques et psychologiques – auront lieu. Surtout autour de la période de l’adolescence. Peut-on alors immédiatement parler de pathologie identitaire dans la petite enfance ? Sauf rare exception, bien sûr que non, car il peut s’agir d’une étape de questionnement. Au cœur de sa croissance, l’enfant va également tester les limites – les limites de ce qu’il peut et ne peut pas fairemais également de ce qu’il peut et ne peut pas être. La petite fille peut imaginer être une fée ou une princesse mais bien vite, elle saura qu’elle ne peut l’être « en vrai ». L’enfant qui désire et dit être de l’autre sexe est à écouter, certes, mais notre rôle en tant qu’adulte est de poser la limite : tu es fille et tu grandiras fille pour plus tard devenir une femme, tu es garçon et tu grandiras garçon pour devenir un homme. Il s’agit d’écouter et d’accompagner avec sérieux ces enfants exprimant un tel mal-être, sans pour autant cristalliser ni « pathologiser » la situation. Les questions suivantes à se poser : pourquoi veulent-ils être un/e autre ? Pourquoi ne parviennent-ils pas à « habiter » mentalement la réalité de leur corps tel qu’il est biologiquement sexué ? Ces questions nécessitent de faire une anamnèse de leur histoire de vie pour mieux comprendre d’où cela peut provenir.

De jeunes enfants voire même des adolescents témoignent qu’ils se souviennent ne pas avoir supporté leur corps, déjà vers 3-4 ans. L’enfant, en pleine construction, fantasme alors le fait de devenir l’autre sexe, à partir d’un mal-être parfois profond ; il s’imagine être un ou une autre dans une croyance qu’ainsi il ne ressentira plus le trouble. Sachant que dans la première enfance l’enfant édifie en lui la notion de la limite, essentielle dans la structuration de sa personne, c’est une catastrophe si les adultes arrêtent là la réflexion et vont dans son sens pour chercher à le « satisfaire ». Au contraire, à partir du positionnement clair des adultes qui l’entourent, l’enfant se verra confronté à la réalité du « non, je ne peux ni faire, ni être tout ».

Le rôle des parents est premier pour fixer cette limite. La limite ne vient pas de la seule parole des adultes mais aussi de la nature elle-même sur laquelle s’appuyer. Faut-il aujourd’hui le rappeler : c’est un fait – et non une attribution comme l’est le prénom – et, sauf exception de bi-sexualité, nous naissons garçon ou bien nous naissons fille. Notre identité biologique est clairement établie par analyse dans le génome humain. Dès la conception, notre ADN féminin ou masculin est définitivement inscrit en chacun de nous et, quand bien même les aspects corporels extérieurs peuvent être changés, rien ni personne ne peut changer la réalité chromosomique déterminant le sexe de quelqu’un. Si la parole et le positionnement des parents sont hésitants quant à la suite à donner à l’affirmation de l’enfant d’être de l’autre sexe, il glisse dans une perte de repères, s’enlise dans sa propre confusion et son doute augmente. C’est pourquoi, tout en écoutant l’enfant, il est utile que le/s parent/s garde/nt les idées claires, sans céder à la direction d’une transformation avec l’idée préconçue que leur enfant est transgenre.

Si, pour un enfant très jeune, cela peut paraître normal de le voir chercher la limite, y a-t-il un âge à partir duquel cela deviendrait problématique de s’identifier au sexe opposé ?

Il est possible que cela soit un passage ponctuel, même à l’adolescence qui est souvent une période de réveil de souffrances, de tous ordres, non-résolues dans l’enfance. Elles peuvent pour certains se manifester et « parler » par le biais de l’identification à l’autre sexe. Et c’est à suivre, à traiter, non pas d’emblée comme une pathologie en soi je le répète, mais comme un appel à résoudre des souffrances plus profondes. Si cette étape perdure, cela est probablement révélateur d’un malaise plus conséquent. Il peut s’agir d’un mal-être qui ne touche pas immédiatement à l’identité sexuelle mais qui renvoie au « qui suis-je? » dans son sens plus large de l’expression, à une problématique de place dans la famille, à des conflits intra-familiaux. Là encore, le rôle tuteur des adultes est fondamental pour prendre de front ce mal-être chez l’enfant. Bien-entendu, si la souffrance identitaire sexuelle apparaît au cœur d’un état d’anorexie, de boulimie, de psychose, d’autisme ou de toute autre pathologie psychiatrique, c’est autre chose, et il est indispensable d’en tenir compte dans le traitement. La problématique transgenre est alors à considérer comme une fragilité identitaire conjointe à, ou favorisée par, la pathologie psychiatrique déjà reconnue comme telle. Je terminerai en notant aussi les graves problématiques d’abus sexuels subis dans l’enfance et qui peuvent mener un enfant ou un jeune à vouloir être de l’autre sexe. C’est alors le traitement de l’abus ou du viol qu’il s’agit de prendre en charge, et non le fait d’abonder dans le sens d’un changement de sexe qui jamais ne résoudra l’origine de la problématique.

On observe une augmentation exponentielle du nombre d’enfants dits transgenres. Comment expliquer cela ? Étions-nous tous refoulés avant ?

Non, mais il existait de réels et solides repères anthropologiques dans l’inconscient individuel et collectif de la société. Ce qui n’excluait pas pour autant dans le passé des exceptions marginalisées, c’est-à-dire de vraies situations de transgenres. De nos jours, nous marchons comme sur un « matelas d’eau » sur le plan des valeurs et des paradigmes humains : tout peut bouger d’un point de vue moral, anthropologique et d’un point de vue dit scientifique. Les lignes, même les plus évidentes – comme celle d’être une fille ou un garçon – bougent, en fonction de ce que chacun croit, veut, ressent. Ce qui a basculé, c’est le socle qui nous rattache au réel et qui pourtant offre une solidité, une assise, un plancher de sécurité à notre humanité. Si nous ne pouvons plus nous fier au réel biologique du corps, nous sombrons dans une grande insécurité, une folie mentale. Je ne suis pas seule à penser que le grand drame de notre époque c’est la déconnection d’avec le réel, et la déconnection de l’esprit et du corps, qui créent une fracture, une séparation avec les lois du vivant qui pourtant nous « ordonnent ». C’est-à-dire qui met de l’ordre dans nos pensées, dans notre corps, dans notre esprit, dans notre cœur. Et dans la vie en général. Nous sommes arrivés à des distorsions morales qui nous coupent du simple bon sens et peuvent mener à tout permettre, à tout envisager même hors du réel sans que la société ne s’en émeuve.

Ensuite, de nombreuses raisons, parfois imbriquées les unes dans les autres, pourraient expliquer ce phénomène exponentiel :

  • il y a Internet et ses puissants réseaux d’influence qui agissent sur le cerveau et le psychisme des jeunes, au départ à partir de minorités et de mouvements lobbyistes.
  • il y a aussi le rôle primordial de l’éducation. Le doute s’est infiltré dans l’éducation soit au niveau des parents soit au niveau des écoles lorsqu’ils donnent une crédibilité exacerbée à ce que dit l’enfant au sujet de son sexe. L’enfant, plutôt que de se voir confronté à l’altérité – à l’autre, aux ainés, plus matures, qui ont un ancrage relié au réel – va recevoir, en miroir de sa propre confusion et son doute, celui de ses parents ou de ses éducateurs. Il y a un travail d’éducation et de soutien à réaliser auprès des parents car s’ils laissent trop de crédibilité à ce que dit l’enfant, ils vont eux-mêmes être convaincus qu’il est transgenre. Le problème majeur est qu’il n’est plus permis aujourd’hui de mettre en doute la direction que l’enfant ou le jeune souhaite prendre, sous peine d’être coupable de discrimination et accusé (condamné ?) comme transphobe. Il y a là un retournement de génération, avec l’ascendance de l’enfant sur le monde de l’adulte.
  • Il y a finalement l’emballement du monde médical. Y aurait-il une sorte d’excitation à jouer à l’apprentis sorcier en lançant de telles expériences de transformation de sexe sur l’humain, en jouant avec des traitements hormonaux pourtant bien lourds de conséquences et ce, dès le plus jeune âge ? Les enjeux financiers sont par ailleurs énormes et sont une manne importante pour les hôpitaux. Beaucoup de médecins voire même des psychologues ou psychiatres – le film Petite fille de Sébastien Lifshitz (2020) en témoigne ! – ne s’intéressent pas à l’épaisseur de l’histoire de l’enfant dès sa conception ni à la teneur du lien avec son/ses parents et, sans creuser, engagent l’enfant à quitter ce sexe qui, selon lui, doit changer. La nécessité d’explorer l’histoire de l’enfant soulève la question des mémoires précoces. Qu’est-ce qui fait qu’il se sente dans le mauvais corps ? Nous sommes bien souvent dans une problématique plus globale de fragilité voir de sensation de perte d’identité de fond et donc bien plus large que celle de l’identité sexuelle. Que s’est-il passé durant la grossesse ? Quelles étaient les pensées voire les obsessions de la mère (ou du père) sur le sexe désiré, ou non, de l’enfant attendu ? Comment s’est passé la naissance ? L’enfant est-il resté auprès de sa mère ou a-t-il subi des séparations très précoces ? Pour certains, le vécu de souffrance va s’exprimer par des troubles du sommeil, de l’alimentation, de l’attachement, par des phobies scolaires… Pour d’autres, cela va passer par des troubles de l’identité sexuelle. « Je ne sais pas qui je suis et je le ressens fort, je le manifeste à travers mon identité sexuelle ». Il y a également le cas où un bébé est mort avant et que rien n’a été dit à l’enfant venu ensuite, ni même si c’était une fille ou un garçon. Cette charge de la mort inscrite dans la mémoire précoce me paraît essentielle à interroger et à traiter. De ces situations de souffrances de l’aube de la vie des tous petits enfants, seul un infime pourcentage trouverait au final la réponse au mal-être de fond par la prise d’hormones et de tous les autres traitements de transformations de sexe.
Alors étions-nous tous des refoulés ? Non. Peut-être étions-nous simplement dans le consentement naturel d’être soumis à la nature objective, biologique de notre sexe ? Et donc mieux unifiés dans les différentes dimensions de notre être. Aujourd’hui sont remises en question les bases de notre humanité sexuée avec l’idée d’une fausse et illusoire libération de l’humain face à sa nature première présentée comme une sorte de mythe esclavagiste et imposé par la culture, par des codes sociaux obsolètes et rétrogrades dont il s’agirait de se défaire. Mais, entrer en mésalliance avec le réel du corps donné, c’est risquer de rompre très subtilement mais de façon exponentielle avec la quiétude d’esprit en ce qui concerne notre authentique réalité identitaire et sexuelle, au risque d’être toute sa vie hanté, poursuivi par un mal-être de fond. « Existe-t-il une frontière par-delà̀ laquelle nos rêves et pensées se font folie, menace ? » (Sarah Kane). Car rien ni personne ne pourra jamais changer notre ADN féminin ou masculin.

Quand un enfant exprime un doute sur son sexe, il faut l’écouter, chercher les vraies causes de son malaise et l’aider à accepter son corps tel qu’il est. Vouloir automatiquement guérir des souffrances mentales en transformant le corps sexuellement est une aberration de notre époque. Suite et fin de notre entretien sur le transgenrisme avec Anne Schaub, psychothérapeute et auteur d’Un cri secret d’enfant (2017).


Aude Mirkovic. Quelles autres situations pourraient se trouver derrière la demande d’un enfant de changer de sexe ?

Anne Schaub. Il y a l’enfant qui, venant après un deuil maternel non-assimilé, peut avoir l’impression d’être ce qu’en psychologie nous appelons l’« enfant de remplacement », car il est attendu dans le ventre d’une maman encore toute imbibée du chagrin de l’enfant perdu, soit in utero soit après la naissance. C’est la peur de la perte du nouvel enfant à venir qui habite la mère, peur qui peut la tourmenter deux, trois mois voire toute la grossesse au cas où le bébé est mort plus tard in utero. Les pensées de la mère influent sur l’enfant, mais surtout, ce sont ses émotions qui passent la barrière placentaire par le truchement des hormones qui le marquent. Le petit en est imprégné mais pour autant, dans son état d’embryon et de fœtus, il n’y comprend rien. Il en est touché dans son inconscient et peut croire que c’est lui qui dérange, qu’il ne devrait pas être là. Et pour peu que l’enfant précédent fût de l’autre sexe, plus tard, il cherche inconsciemment à s’identifier à l’enfant perdu, pour consoler la douleur de la mère ou la satisfaire. Si l’enfant mort était du même sexe, il chercherait au contraire à fuir son corps, comme pour (s’)éloigner à tout jamais (de) l’empreinte de la mémoire du deuil.

Je retiens aussi les situations de procréation médicalement assistée (PMA). Ce ne sont que des hypothèses, mais je pense que, dans le cas de la mère qui a terriblement peur de ne pas s’être fait implanter le « bon » embryon, cela peut influencer le fait que l’enfant né de cette PMA ne se sente pas dans le « bon » sexe car pas dans le « bon » corps. Se peut-il aussi que lorsque des parents ont tout « choisi » pour avoir exactement le type de bébé qu’ils souhaitent (choix du sexe, donneur avec cheveux et yeux de telle couleur…), l’enfant ou le jeune veuille fuir « comment » il est et ce qu’il est, comme pour échapper au puissant désir parental ayant déterminé comment l’enfant devrait être pour mériter de vivre, d’être accueilli et aimé ? Il peut s’agir là d’un besoin inconscient extrêmement profond de vouloir retrouver le contrôle sur sa propre vie, sur son soi profond, jusqu’à vouloir changer de sexe. Encore dans le cadre d’une PMA, le fait qu’une série d’embryons soient congelés et que l’on aille en chercher un parmi toute une « fratrie » pour l’implanter chez la mère, peut générer ce qu’en psychologie nous appelons, depuis les années 60, un syndrome de survivance. Ce syndrome est caractérisé par la croyance d’avoir fait un tort ou d’avoir mal agi, suite à une situation traumatisante qui a eu pour résultat la disparition des autres : « Pourquoi moi et pas lui ? ». Tourmenté par la culpabilité à vivre, naît alors le désir de vouloir quitter son propre corps qu’il ne mérite pas et d’habiter celui d’un autre.

Il arrive également qu’un enfant veuille devenir le sexe absent dans une fratrie où le même sexe se succède de naissance en naissance. Nous avons alors affaire à un « enfant consolation » qui veut incarner le désir de la mère (ou du père) qui rêve d’avoir un enfant du sexe qui n’est pas encore présent parmi les enfants déjà nés.

Dans le cas de mères soit célibataires, soit divorcées, des filles peuvent vouloir devenir des garçons pour remplacer le conjoint absent auprès de la mère. J’ai été très impressionnée de cette parole de la mère à sa fille, qui s’est depuis identifiée comme garçon, qui lui dit : « On est bien liés tous les deux, n’est-ce pas ? ». Ce qui semble ici se produire, c’est la tragédie d’un enfant qui subit la séparation du couple de ses parents et qui désire en reformer un avec sa mère. Ce sont vraiment des choses qui arrivent et qui, sur le plan de l’analyse, tiennent tout à fait la route. L’enjeu ici est de faire comprendre à l’enfant que, si la mère souffre de l’absence de conjoint et de père pour son enfant, l’enfant n’y est pour rien, qu’il ne pourra ni ne devra jamais le remplacer, et qu’il n’a pas à réparer la souffrance de sa maman. Explorer bien plus loin que le désir de l’enfant d’être du sexe opposé, a tout son sens, afin d’identifier le véritable trouble, la véritable souffrance sous-jacente.

J’ai également eu vent de l‘histoire d’une petite fille qui avait perdu sa mère qui avait été assassinée devant elle. Après sa mort, elle voulait devenir un garçon. Cette petite fille a été prise en charge par un psychiatre qui a compris que, derrière son désir d’appartenir au sexe opposé, se cachait le désir d’être plus forte, n’ayant elle-même pas pu défendre sa mère en tant que petite fille. Dans la phase d’extrême vulnérabilité du début de la vie, tout ce qui pour l’enfant touche à la perte, particulièrement du lien avec la mère, peut l’atteindre dans son sentiment d’existence. La perte ou l’absence du père aura plus à faire avec une problématique de type identitaire, sachant que c’est le père qui « sépare » la dyade mère-enfant et le pousse à entrer dans son identité autonome.

Selon l’histoire de vie de l’enfant, ce sont des facteurs, non-exhaustifs, à explorer lorsque l’enfant ne se retrouve pas dans le sexe qu’il présente biologiquement.

AM : Que penser de ces adultes transgenres dont la transformation est apparemment « réussie » ?

Peut-être que ceux-là font partie de ce très petit pourcentage où, le trouble étant si profond, si ancré, que c’était pour eux la seule façon de mieux vivre avec qui ils sont ? Pour tous les autres, je maintiens l’utilité de creuser avec soin la demande initiale de changement et de repérer avec eux des possibles causes premières, à traiter, ce qui pourrait leur éviter de s’embarquer dans le parcours de transformation. Aider l’enfant, le jeune adolescent à mieux se comprendre pour arriver à dépasser des souffrances initiales plus précoces m’apparaît intelligent. Cela nécessite que l‘enfant ou l’adolescent qui se croit et se dit transgenre rencontre un entourage à la fois délicat, compréhensif et non moralisateur et à la fois clair, bien planté dans l’idée que le corps sexué est un acquis dès la naissance. Et que se croire dans le mauvais corps relève d’une souffrance psychologique qui mérite une écoute bienveillante, une aide et un soin psychologique spécifiques plutôt que des hormones et de la chirurgie. Néanmoins, quant aux transformations dites « réussies » chez les transgenres, je continue de m’interroger sur ces mutilations corporelles intimes si profondes dont on parle peu. Fallait-il le faire, ou non ?… Leurs transformations extérieures « réussies », entraînent-elles à coup sûr, enfin, une réussite et un épanouissement vrais dans le fort intime du vécu de la personne ?

Retenons aussi que, de personnes en bonne santé et libres de tous traitements médicaux, à partir des traitements hormonaux et des chirurgies lourdes, les transgenres deviennent des personnes « malades » et assistées qui auront besoin de médications voire de nouveaux ajustements chirurgicaux, toute leur vie. Peut-on appeler cela une authentique « réussite » ?

Finalement, n’arrive-t-on pas au questionnement de ce que nous faisons de la souffrance humaine ? Comment assumer les souffrances et les frustrations les plus intimes ? Ici, est-ce en aidant à se séparer du réel biologique du corps sexué via des transformations, dans l’espoir d’éteindre les raisons plus profondes de la souffrance ? Ou plutôt en aidant à affronter, à assimiler le réel ? Cette question de rapport au réel m’apparaît comme un point de réflexion majeur. Il semble qu’aujourd’hui, quiconque se déclare transgenre doit être écouté et suivi dans son exclusif sens de demande de transformation. Mais ne pas acquiescer au réel biologique qui inscrit toute personne dans une réalité soit d’ordre féminin soit d’ordre masculin et abonder dans le sens du « ressenti » pour ne pas dire, du fantasme personnel, n’est-ce pas prolonger indéfiniment le stade de la toute-puissance propre à la petite enfance ? Nous revenons ici à la notion de limite, de choc du réel auquel très tôt le petit enfant est confronté et le pousse tôt ou tard à devoir admettre que, non seulement dans la vie, on ne peut pas tout faire comme on veut où on veut et quand on veut, mais que l’on ne peut pas non plus « être » tout : à la fois fille et garçon, femme et homme, mère et père. Une grande question sociétale derrière la problématique transgenre, ne serait-elle pas celle-ci : comment assumer le réel de notre condition humaine, sexuée selon seulement deux sexes différents et pour chacun, définitivement acquis dès la naissance ?

Que suggérez-vous à des parents dont un enfant exprime un mal-être, une souffrance résultant du fait qu’il ne s’identifie pas à son sexe ?

A moins d’avoir une belle qualité d’écoute, un bon lien avec son enfant ainsi qu’un bon ancrage dans le réel, je leur dirais qu’il faut consulter. Il n’est pas simple ensuite de dire aux parents que l’enfant est en attente de meilleure certitude et que si eux-mêmes doutent, l’enfant glissera plus profondément dans son dilemme. Hormis l’écoute et le décodage de la problématique sous-jacente à la difficulté à s’identifier à son sexe, il s’agit d’oser une parole assurée qui fonde et consolide la sécurité intérieure de l’enfant. Et la sécurité, c’est en général une parole qui se fonde plutôt sur le réel que sur l’irréel, qui n’existe pas. Il me semble qu’il y a donc d’abord à redonner aux parents eux-mêmes une direction, à leur permettre de reconnecter à une confiance en eux et en l’humain tel qu’il est dans sa réalité corporelle. S’il y a prioritairement lieu d’écouter la souffrance de leur enfant, au-delà du questionnement de genre, du désir ou de la sensation d’être de l’autre sexe, il s’agit pour les parents de comprendre que le mal-être de leur enfant est bien au-delà du focus mit sur sa réalité sexuée ; que cela est beaucoup plus profond. Ainsi, accéder au pied levé à la demande de l’enfant, c’est dans la majeure partie des cas risquer de ne pas résoudre le conflit de fond. Il s’agit de comprendre que l’enfant exprime une souffrance profonde indicible, projetée dans ce cas sur la difficulté d’identification à son sexe. Un enfant qui a un trouble alimentaire et qui ne veut pas manger, on a beau changer son alimentation, le trouble de l’enfant reviendra sans cesse. Car l’enfant cherche, par ce moyen alimentaire, à montrer à ses parents une autre souffrance plus enfouie qu’il ne peut lui-même nommer. Sans réponse « juste », l’enfant ne fait alors que répéter le symptôme qui n’est pas solutionné au bon endroit de son être. Le sexe, la sexualité, ne dit pas le tout de la personne. L’être humain est complexe. Inviter le parent à identifier les blessures précoces de leur enfant, permet d’interroger plus largement la question du vouloir être de l’autre sexe que le sien. Certaines personnes qui se sont identifiées transgenres regrettent leur transformation. Cela est dramatique ! Comme cette jeune fille qui est allée jusqu’à la mastectomie. Elle s’exprime sur son enfance, comment cela lui est venu. Il y avait un contexte global, familial et social qui était dur ; un vrai contexte de souffrance. A partir de là, il eut été possible et surtout, pertinent, d’aborder sa problématique de façon beaucoup plus large. Mais comme elle s’était trouvée seule face à ses questionnements, elle est allée jusqu’à la mastectomie après l’adolescence et après quelques années, l’a regretté. Elle est maintenant, ad vitam, avec cette mutilation corporelle irréversible.

Donner du poids, de la crédibilité à la parole de l’enfant, le suivre en miroir de son tourment et nourrir dans son sens son processus de pensée, c’est approfondir sa fragilité identitaire de fond. C’est s’engager sur une pente glissante qui donne l’illusion aux enfants qu’en changeant de sexe, ils se sentiront mieux. Leur jeune âge ne peut concevoir le parcours extrêmement lourd qui les attend. Cela entretient l’idée fausse que l’enfant peut devenir un autre, devenir une autre personne pour se guérir d’un mal-être, pour se libérer de son tiraillement identitaire. Transformer en apparence l’identité sexuelle dans l’idée de résoudre une souffrance existentielle de fond, c’est s’affranchir de l’indispensable frontière à préserver entre ce qui est réel – le corps biologique sexué – et ce qui ne l’est pas – le corps fantasmé, désiré. J’y vois une préoccupante dérive de société, en ce qu’elle précipite les esprits dans une direction apparentée aux états psychotiques, dès lors qu’elle s’emploie à accepter de réaliser les fantasmes humains individuels, ici, celui de changer de sexe. Le propre de la psychose n’est-il pas, en effet, le déni et la coupure avec le réel ? Un fantasme si fou soit-il, s’il s’agit de le parler, il n’est cependant pas à réaliser.

En conclusion, souscrire au processus de transformation sexuelle d’enfants à l’âge de la puberté est une décision grave. Il y a lieu d’accompagner l’âge propre aux grandes transformations corporelles qui mènent l’enfant à son corps adulte et chez qui certains jeunes peuvent se muer en incertitudes et en états d’angoisse. Leur proposer d’échapper à leurs pénibles ressentis en modifiant leur corps ressemble à un leurre, à un mensonge, une navrante tromperie. Ne s’agit-il pas plutôt d’aider les jeunes, dans cette traversée, à rester connectés au réalisme de leur corps tel qu’il est biologiquement sexué, parce que traverser cette étape de vie a quelque chose d’initiateur et de structurant pour toute la vie ? Réserver les possibilités de transformations aux seuls adultes qui persistent dans leur mal-être, qui y ont longuement réfléchi et ont acquis la maturité de choix ainsi que la conscience plus grande de ce qu’ils engagent, relève dans ce cas d’une vraie liberté de choix.

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