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Enseigner la sexualité à l’école : profit ou risque pour l’enfant ? (Christian Flavigny, pédopsychiatre, psychanalyste)

Christian Flavigny, pédopsychiatre, psychanalyste, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

22 mars 2024 • Analyse •

Article original sur le JDD 22 mars 2024

Le 5 mars, le Conseil supérieur des programmes a précisé le contenu de l’éducation à la sexualité à l’école. Le pédopsychiatre Christian Flavigny, directeur de recherche à l’Institut Thomas More, invité à la prudence vis-à-vis des cours d’éducation sexuelle donné aux enfants et aux adolescents.

Des programmes d’éducation à la sexualité sont à l’étude au ministère de l’Éducation nationale ; ils prévoient de détailler aux enfants la vie sexuelle des adultes, estimant favoriser leur épanouissement futur. Or la sexualité est pour l’enfant – non pas la question de la relation homme-femme, mais celle de la relation père-mère : c’est la procréation qui attise sa réflexion ; la sexualité n’est pas pour lui une question factuelle, mais existentielle.

La curiosité de savoir « ce qu’il se passe dans la chambre des parents » dissimule un questionnement plus inquiet et centré sur sa place auprès d’eux, sa place depuis eux : moins « comment font-ils des enfants ? », que : « selon quelles attentes », question que chaque enfant se pose en son intimité naissante : « suis-je bien l’enfant dont ils souhaitaient la venue au monde ? ». L’enfant aspire au rapprochement tendre qui unit ses parents, il l’apprécie comme une confirmation qu’ils souhaitaient l’enfanter ; les détails de ce qui s’ensuit entre eux ne lui importent pas.

Il a tôt découvert qu’il y a deux sexes ; garçons et filles ; et il s’interroge : son sexe anatomique satisfait-il leur vœu profond, d’avoir un fils, d’avoir une fille ? S’il y a concordance entre le lien filial et la réalité corporelle, en découle comme d’une d’« évidence » son affirmation « bien sûr que je suis un garçon/bien sûr une fille » ; sinon, une discordance génère la souffrance aujourd’hui dénommée « transgenre ». La méditation qui anime l’éveil psychique de l’enfant, motive son jeu ; certes la curiosité (le jeu du docteur), mais surtout l’exploration des attentes des parents (le jeu d’être le papa/la maman) et l’interrogation sur la satisfaction que sa présence en tant que leur enfant leur procure (le jeu de se cacher, le jeu d’être enfant mort, par lesquels l’enfant teste l’intention de ses parents de le vouloir en vie).

Cela le mène vers l’âge de 6 ans au complexe d’Œdipe, première figuration du désir procréateur (ainsi la fillette désirant « un enfant du père »), qui débouche sur la période de « latence sexuelle », de 7 à 12 ans environ, période maturative où s’organisent les repères existentiels. L’identité sexuée (être garçon/être fille) se noue à l’établissement généalogique (être leur fils/leur fille), et le thème de la sexualité à celui de la mort : la venue de l’enfant est à la croisée de ces deux thèmes, où l’enfant fonde sa raison d’être.

Les apprentissages fondamentaux de l’école primaire découlent de cette méditation enfantine et la formalisent ; la temporalité qu’expriment les temps verbaux, la vie imaginaire portée par le mode conditionnel, les premières opérations du calcul qui rationalisent l’énigme de la vie familiale – cette vie où l’addition de deux porte la génération, donc l’ébauche d’une multiplication. Seules sont alors propices à l’enfant, et par lui assimilables, les informations sur la reproduction sexuée ; elles peuvent utilement être généralisées à la sphère végétale comme animale, qui n’engage pas les intentions de la vie sexuelle – ces intentions sont un registre brûlant pour l’enfant, dont la seule réponse pour lui est familiale.

Au collège, l’irruption sexuelle adolescente bouscule l’interrogation sexuée qui émanait de l’enfance ; le jeune est en quête des atouts pour séduire, dans le mystère des attentes de l’autre sexe sur lequel il projette les siennes propres. Le lien d’identification, du père au fils, de la mère à la fille, qui a guidé l’appropriation du masculin par le garçon, du féminin par la fille – vacille dans le vœu adolescent de s’émanciper de ses parents. Un enseignement de la sexualité peut alors présenter les mesures préventives (contraception, maladies) ; mais l’aspect relationnel est délicat à aborder au collège du fait de la mixité, qui empêche de tenir compte du décalage de l’âge pubertaire entre garçons et filles : il demeure du rôle du psychologue, si le jeune se ressent en difficulté et ne parvient à s’en ouvrir à ses parents.

Terminons par l’essentiel : auprès d’un enfant ou d’un adolescent fragile, les éducateurs le savent , une allusion au sexuel peut être vécue comme une intrusion voire comme une sollicitation. Seuls les parents ont un lien par nature désexualisé avec leur enfant, cadré par les Interdits familiaux (de l’inceste et du meurtre) ; et le médecin, par profession. Un enseignement de la sexualité peut mettre les enseignants en porte-à-faux, même les plus attentionnés, surtout en milieu collectif. On ne peut que recommander la prudence.

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